CROQUIS DAME POUR

CROQUE-MONSIEUR

 

 

On croise parfois de ces drôles d’oiseaux ! Tout en noir et blanc, et pourtant très colorés au-dedans d’eux. C’est qu’ils ne dévoilent pas leurs couleurs au premier venu !

Parmi eux, deux quidams du macadam : Mme Ki, qui craint d’être escroquée par de fâcheux personnages, et Mr Wi, qui craint d’être croqué tout cru. Malgré leur nom de famille ils ne se connaissent pas. Kiwi est simplement un nom aimable pour désigner monsieur et madame tout le monde. Cela fait des croissants de lune et des boules de sorbet d’oranges blondes que ces deux arpenteurs du pavé s’arrêtent devant les mêmes vitrines sans jamais s’apercevoir. Ce matin c’est différent. Une anse du cabas de Mme Ki a lâché juste quand elle traversait le passage piéton ; Mr Wi, plutôt galant homme, s’est précipité pour l’aider à ramasser ses courses. Que de kiwis ! Une ribambelle. Et des pommes, et des poires, et des bananes. Il y a aussi du pain toast, du jambon, du fromage, et des macarons, qui parlent. Comme si causer la bouche pleine, d’amandes et de noisettes, ne leur suffisait pas, ces biscuits se mettent à mordre la main de Mr Wi qui tente de les remettre dans le cabas. Agglutinée autour de ces curieux phénomènes, la foule bigarrée allonge alors ses bras pour s’emparer de l’un d’eux et le fourrer discrètement dans une de ses poches. Mais, plus malins qu’il est permis de le penser les macarons s’arrangent pour que les badauds attrapent les bras de leurs vis-à-vis,  et qu’éclate une bagarre. Afin de stopper cette flambée Mme Ki et Mr Wi lancent les kiwis au visage de la folle foule. La foule, à tant se ramasser de fruits peu mûrs  en pleine poire prend Mr Wi pour bouc émissaire. Mme Ki, tétanisée, crépie d’amandes et de noisettes, tente vivement de sauver ce qu’elle peut de ses courses, sauf les crépitants macarons qui crachent sur elle, perdant ainsi leurs croustillantes dents brunes et blanches.

 Ameutée par la rumeur alléchante, comme un seul homme une escouade de policiers rapplique sur les chapeaux de roue, réajuste ses casquettes, brandit ses matraques, se fraye un passage en bastonnant à tour de bras, glisse sur les kiwis écrasés, et quelques bananes en guise de dessert. Là-dessus, surfant sur cette impromptue purée de fruits, un pâtissier se précipite vers Mme Ki, lui soulève ses jupes, tâte ses cuisses « bien fermes » souffle-t-il admiratif à cette dernière qui, verte de peur, ne peut esquisser qu’un pâle « Coa coa quoi… ». Le boucher, jetant un dernier œil à sa devanture poilue, déboule à son tour en sueur vers Mme Ki, lui offre un cabas, puis, ayant bien palpé ses hanches, l’a demande en mariage : « Bonne rainette, dont le parfum et la chair flattent pupilles et papilles, voulez-vous devenir ma reine-claude ? Prince, dont le cœur n’est pas un noyau, je me prénomme Nénuphar. Joli nom n’est-ce pas ? » Mme Ki, interloquée par cette déclaration si enflammée lui répond : « Habituellement, qui est né nu me fait piquer un fard. Mais vous ! Plutôt qu’un prince, m’apparaissez être une pince, autrement dit : un ‘’esse-croc-cœur’’ ». « Oh reine des rainettes, soyez en sûr, toujours je vous protégerai des pépins. » lui jure le boucher en une folle envolée. Elle, piquée au vif par cette promesse chancelle, tombe dans les pommes. L’épicier, qui lui aussi a tout vu depuis son commerce, mais lui planqué derrière sa caisse, s’élance auprès d’elle, la ramène dans son épicerie, la dépose dans un cageot.

Avec ce qui se passe de nos jours, l’on pourrait croire que l’oiseau plumé finirait là sa course.      Et pourtant !

Ä la nuit tombée entre les mains d’une blonde, un fruit du cageot d’à côté, une poire, plutôt galante salue Mme Ki.

_ Coa coa quoi !

_ Me reconnaissez-vous ?

_ Non. Je devrais ?

_ Je suis celui qui vous a aidé à ramasser vos courses.

_ Oh ! Comme vous semblez changé.

_ Que voulez-vous, afin d’éviter de finir en compote j’ai voulu fuir la folle foule, mais l’espoir n’était pas tout à fait au rendez-vous, il en manquait un bout, celui que les macarons ont croqué. Sans l’ S me voilà donc une poire.

  _ Une poire qui parle ?

_ A votre avis ?

_ Une poire au chocolat ?

_ A votre avis ? Vite ! Il faut sauver notre peau, l’épicier est emmené dans un panier à salade.

_ Dites ! Qui êtes-vous au juste ? Monsieur ?

_ Un croquis dame.

_ Qu’est-ce que cela ?

_ Un pur produit de l’imagination.

_ Cela se mange ?

_ Essayez !

_ Délicieux. Vous êtes tout simplement divinement succulent tendre et agréable à souhait. Ô vous goûter toute ma vie. Ô, vous apporter la pêche, vous chérir plus que mes prunelles, vous offrir un beau chapeau tout rond, vous …

_ Volubile frise frite fruitée, seriez-vous ma vive figue fugue fougue tant voulue ?

 

Et Mr Wi de fondre de joie : « Ô, muse museau perle qui parle ma pomme d’amour c’est vous ouh ouh… ».

 

Et tous les fruits détendus de reprendre le refrain en chœur : « c’est vous ouh ouh    c ’ e s t   f o u   o u h   o u h    c’est … »

 

Et les macaronis, les petits pois, les nouilles, les lardons, les oignons, le sel, la farine, les œufs, même le persil : « OUF !   Ouf ouf ouf !       L’ e s p o i r    l ’ a    é c h a p p é    b e l l e. »

 

Et  Mme Ki, qui soudain prend conscience que chaque jour de sa vie était un rendez-vous avec l’inconnu, le délicieux Mr Wi, lui déclame : « Merle qui perle je te c r o q u e s   m o n s i e u r. Fruit qui ne fuit dans la tempête mes cuisses-de-dame sont à toi.  Doux coulis rigollot roulis joli piccolo, d’amour je fond, fonce vers toi, ce que j’aime en  …  »

 

 Et Mr Wi, qui n’a plus d’yeux que pour Mme Ki : « Ce que j’aime en vous c’est vous » *

 

Et…   …Quelle farandole ! Mme Ki et Mr Wi, mûrs pour s’aimer, quittent leur cageot, entraînant à leur ronde tout ceux qui aiment le raisin, la raison, les griottes, les griots, m ê m e   l e s   r  o  n  d  s   m  a  c  a  r  o  n  s  .

 

* Guy Béard

 

 

       

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